1. Nuit Dansante
Écoute ça pendant que tu lis. Clique, j’te dis.
J’lève mon verre jusqu’à mes lèvres sèches. Le goût brûlant du whisky bon marché vient s’éclater contre mon palais et me déchire la gorge, et j’peux pas m’empêcher de plisser les lèvres quand la remontée acide gonfle sous ma chemise.
Mon froc est trop serré pour moi. C’est certain que quelqu’un va voir ma gaule. Y’a rien entre le reste de la pièce et moi ; si j’reste comme ça, assis sur ce tabouret tellement haut que j’peux même pas poser les pieds par terre, la bosse en haut de ma cuisse se fera capter comme le tarin au milieu d’la face, et si j’me tourne face au bar, j’vais passer pour le poivrot de base qu’est venu noyer sa misère dans son verre.
Alors que moi, chuis venu les voir jouer, et j’reste surtout pour... la voir danser.
J’connais même pas son nom. J’oserai jamais lui demander. Elle bien est au dessus de ma league. Elle a probablement déjà un mec. J’passerai mon temps à bégayer, elle me prendrait pour un con. J’suis pas au niveau. Puis t’façon, elle a pas besoin d’un paumé comme moi dans sa vie. Par contre, j’peux pas faire autrement que la regarder. C’est comme si tout, autour d’elle, était dans un brouillard sombre et glauque, avec au centre une lampe de chantier qui éclaire la plus belle créature que j’aie pu voir de ma vie. Elle a des grands yeux qui respirent la finesse, un sourire de malice plein d’humour et de charme, et elle bouge comme un rideau de soie dans la brise de 4h du mat’. Une femme comme ça, on en rencontre qu’une fois dans sa vie.
Déjà, quand elle est rentrée dans le bar, tout à l’heure, le premier truc que j’ai capté, c’est le timbre de sa voix quand elle a dit “Bonjour” au videur.
Elle pourrait chanter du blues sans problème. Cette p’tite faiblesse, comme si elle avait un peu trop crié hier, mais avec une profondeur, un son chaud qui m’a pris aux tripes, ça m’a donné la même impression que si elle venait de m’embrasser la nuque. Alors j’me suis retourné, fatalement, pile au moment où elle enlevait son manteau.
Elle aurait été danseuse, ou tueuse à gage, qu’elle aurait pas pu mettre plus de fluidité dans ce mouvement.
Elle s’est approchée du comptoir, et donc, forcément, de moi ; c’est comme si j’regardais par une caméra slow motion ; j’ai ressenti chaque seconde me traverser, impuissant, paralysé, un lapin dans les phares d’un 4x4. Elle était à moins d’un mètre de moi quand j’me suis rendu compte que j’devais être entrain de la fixer comme un zazou.
Heureusement, elle connaît le serveur, donc elle a absolument pas fait attention au regard de dindon que j’avais, les yeux écarquillés, avec le bide qui jouait au yoyo.
J’ai r’plongé immédiatement dans mon sky, mort de honte.
Toute la soirée j’l’ai gardée dans mon champ de vision. Elle a discuté de philosophie pendant une bonne heure avec sa pote. Elle défendait sans problème une vision Hobbsienne du contrat social, et c’était parfait. J’aurai pu boire ses mots comme on avale du Martini aux enterrements d’vie d’jeune fille. Sublime, et cultivée. Habile avec la verbiose, avec ça.
Pis l’band s’est installé, et ils ont commencé un morceau. C’est là qu’j’ai compris qu’en prime, elle est amatrice de blues.
Elle brille. Rien d’autre n’existe. Ses bras fins, deux serpents laiteux, magnifiques, qui s’enroulent autour d’elle comme si elle les avait envoûtés. Ses mains qui caressent sa taille avec classe et sensualité. Ses hanches qui s’balancent de droite à gauche, d’avant en arrière, et ma tête tourne tellement que j’ai l’impression de m’être sifflé deux bouteilles dans la soirée... et pourtant j’en suis loin.
Un peu de frais me ferait du bien. J’claque le verre vide sur la table pour indiquer au barman que j’l’ai fini, et j’attends qu’il se tourne vers ma trogne pour lui faire signe de me resservir. Dépêche-toi, j’te paye bordel. Ouais, je sais, t’as d’autres clients, mais tu vois bien qu’celui-là, il a plus besoin de boire, il est déjà tellement fait qu’il est obligé d’se tenir à deux mains au comptoir...
Bon, tant pis. Faut qu’j’aille fumer. Faut que j’me détende.
J’peux même pas m’empêcher de la suivre des yeux pendant que j’sors. Te retourne pas, j’veux surtout pas qu’tu croises mon regard, que tu m’prennes pour le pervers de service ; j’veux juste que tu continues à prendre ton pied, et te regarder onduler comme une sirène. Danse, bordel, danse. Danse comme si demain existait pas ; parce que demain, t’façon, c’est la fin.
La porte claque derrière moi au moment où j’sens mes muscles se crisper. Putain ça caille. Pourquoi j’ai mis cette veste trop courte ? Ouais, ça fait classe, c’est sexy, mais nom d’un punk, fait froid dans c’te ville de merde.
J’en chie pour rouler ma clope, j’ai les doigts gelés, j’sens plus mes ongles. Tant pis, ça ressemblera à un vieux pétard, mais tant qu’les cops passent pas devant le rade, j’suis pépouze, personne dira rien.
La lumière du briquefeu me dégivre la gueule, et j’manque de m’cramer une phalange. Rien à foutre, ça fait du bien d'sentir l'épaisse fumée du tabac brun qui m’emplit la gueule et les poumons. J’sens direct l’adrénaline monter, puis le calme d’avoir satisfait une addiction. Mmmh. Pfff. Ça réchauffe pas, mais ça soulage autant qu’une giclée de pisse sur une poubelle après 5 bières.
J’suis entrain de louper la moitié du spectacle. Fait chier. Est-ce qu’on arrive à voir par la fenêtre ? À peine, les vitres ont été dégueulassées par des générations de doigts crasseux et de goudron. Ah, si, la voilà. Elle est encore plus belle de profil, avec ses fringues juste assez moulantes pour montrer ses courbes, et juste assez amples pour laisser mon imagination faire le reste. J’adore ce truc qu’elle a mis autour de son cou : un choker noir, avec une lune argent qui renvoie les reflets des spots à chaque fois qu’elle fait un mouvement du bassin.
J’tire sur cette clope comme si c’était la dernière de ma vie. Tu m’fais frissonner. J’tremble pour toi, y’a pas qu’le froid, y’a cette chaleur que tu dégages, tellement que j’ai l’impression d’sentir ton parfum d’ici. Une odeur sucrée, un mélange de vanille et de cannelle, un nuage qui m’entoure, qui enfle et rétrécit, qui m’enlace et m’ensorcelle.
T’es tellement belle que le froid fera pas partir mon érection. Eh bah tant pis. Attends, si j’tire un peu sur la ceinture de ce côté-là, que j’me replace... gnn... non, ça sert à rien, ça s’voit toujours. Fuck.
Bon, j’ai pas fini ma clope, mais c’pas grave, j’vais faire le bourgeois, il fait trop froid, j’la jette. Attends. Il en reste assez pour que j’la raxe. J’espère que mes cheveux sentiront pas trop le tabac froid, mais j’ai nulle part ailleurs où la mettre, et le plis sur l’oreille est parfait pour tenir un mégot.
Au moins, il fait chaud à l’intérieur. Et au moins, elle est là. Y’a pas meilleure soirée possible. Elle, entrain de bouger comme une flammèche de bougie, brûlante, passionnée, fragile et en même temps si puissante. Mes yeux se font avaler par ce feu, cette intense forme de vie. Un billet qui glisse sur la table et mon verre qui se remplit. Jusqu’à la fin d’ce concert, j’la quitterai des yeux uniquement quand y’aura le risque qu’elle me capte. J’veux pas qu’elle comprenne que j’suis pas là uniquement pour la musique. Oh, bien sûr, j’adore le Twelve Bar Blues Band et leur son endiablé. Mais c’que j’aime le plus, c’est de la voir s’éclater, elle.
Danse, girl, danse. Et que demain n’arrive jamais.
(Premier jet, en écoutant la zik conseillée en haut. Hésitez pas à critiquer, dire c’que vous avez préféré, c’que vous avez moins aimé, etc. Et oubliez pas de finir vot’ verre cul-sec et d’aller vous branler. Ciao !)